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Comme un ciel d'orage

sortie : juil. 2009 - réédition jan. 2019
réédition : AlCo éditions
ISBN : 978-2-9537601-1-8
prix : 15,00 €

Extrait :

...

Voilà trois semaines qu’Antonin se trouvait au front. Assis à même le sol, il se souvint du matin où il avait quitté la maison de ses parents, des gémissements de son chien couché dans sa niche, des dernières paroles qu’il avait adressées à cette brave bête, de leurs projets futurs à son retour de la guerre, de leurs prochaines parties de chasse… Il se souvint aussi de ces jours passés à l’arrière, loin des combats, pas encore assez lointains toutefois pour ne pas entendre ces grondements angoissants, le bruit infernal de la guerre, tout simplement, et de la mort qui rode. Il se remémora le jour où ils étaient partis, un beau matin, avec tous les gars de sa compagnie. Un officier leur avait crié : « Allez, soldats, il est temps pour vous d’aller défendre votre patrie ! Courage les enfants, vous en aurez besoin ! Faites attention à vous, et que Dieu vous garde ! » Avec un petit sourire en guise de remerciement, ils étaient tous partis au front.

« Combien de ces pauvres malheureux sont encore vivants ? Combien en reste-t-il ? » dit à haute voix Antonin en regardant le ciel d’azur. « Le même bleu que nous trouvions au-dessus de notre vieux chêne. Aurélie… Si tu m’entends, ma douce, ma tendre bien-aimée, sache que je pense très fort à toi, que je t’aime, et quand toute cette saloperie sera finie, nous nous marierons. J’ai promis à ma mère que nous ferons une belle noce, je n’ai pas le droit de la décevoir… » Antonin reprit sa marche, seul dans la tranchée. « Je ne sais même plus quel jour nous sommes, ni l’heure qu’il est ! » Il regarda la position du soleil. « Il doit être pas loin de midi… » Il cessa de parler et tendit l’oreille. « J’ai bien entendu un râle ? Il y a quelqu’un de blessé dans les parages ! »

Lentement, avec une grande méfiance, le jeune soldat avança prudemment jusqu’à un amas de terre et aperçut, derrière celui-ci, un soldat allemand allongé sur le dos. Antonin arrêta sa progression. « Et si c’était un piège… » se dit-il l’air inquiet et le cœur battant la chamade. Le combattant ennemi ne semblait, à première vue, pas blessé. Aucune plaie extérieure n’était visible, mais à voir son visage, Antonin comprit tout de suite que l’Allemand devait souffrir énormément. Le jeune homme posa son fusil contre la paroi de la tranchée et s’approcha.

« Tu parles le français ? » demanda tout d’abord le garçon.

L’autre répondit faiblement dans sa langue maternelle, et Antonin dit :

« Eh ben, mon gars, on n’est pas près de se comprendre toi et moi, je ne pige rien à ce que tu me baragouines ! »

Comme pour lui faire comprendre qu’il avait saisi ses paroles, l’Allemand eut un léger sourire et fit comprendre à Antonin, avec des gestes désordonnés, qu’il avait besoin d’aide pour se redresser.

« Attends mon vieux, j’ai saisi ton message, je vais te donner un coup de main. »

Antonin passa son bras droit sous la nuque de l’Allemand et le gauche sous ses reins, et commença à le bouger délicatement. Celui-ci poussa un cri atroce. Très vite, et avec d’infimes précautions, Antonin reposa le blessé ; mais en retirant sa main droite, le garçon vit qu’elle était couverte de sang.

« T’es esquinté à la tête, mon brave. Je vais essayer de rejoindre mes lignes, je reviendrai avec les brancardiers ; on te soignera dans mon camp, tu seras notre prisonnier… Et pour toi, fini la guerre ! »

Le soldat regardait Antonin sans rien comprendre. Le jeune Français poursuivit :

« Bouge pas mon gars, j’en ai pas pour longtemps ! Attends-moi, je saurai te retrouver, ne t’inquiète pas. »

Antonin s’apprêtait à partir quand le blessé poussa un nouveau grognement. En le regardant, le jeune homme comprit qu’il cherchait à ouvrir la veste de son uniforme sans y parvenir.

« Attends, vieux frère, t’as sans doute un peu chaud. Tu veux un peu d’air ? Laisse, je vais le faire. »

Antonin dégrafa trois boutons de la vareuse de l’Allemand, qui y plongea difficilement sa main droite, et en ressortit un petit morceau de carton blanc qu’il lui tendit.

« Tu veux me montrer ? Donne ! »

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